Notion théorique : Interprétation
Champ : Le texte
par : Alain Bentolila
 

Qui doute aujourd'hui que lire c'est comprendre ? Tous ceux qui savent lire convenablement, c'est-à-dire plus de 80 % d'une population parmi lesquels on compte évidemment les maîtresses et maîtres d'école, savent que la finalité de l'acte de lire est de construire du sens. Les instituteurs n'ont évidemment pas attendu le début des années 70 pour qu'une telle vérité leur fût révélée. On n'améliore pas vraiment la réflexion sur l'enseignement de la lecture en se contentant de répéter haut et fort : "Lire c'est comprendre". Il y aurait même là quelque chose d'injurieux pour un corps enseignant dont on a l'air de soupçonner la plupart des membres - en dehors de quelques initiés - de penser que lire c'est... faire du bruit. La question pédagogique centrale n'est pas de persuader un enfant de faire du sens au lieu de faire du bruit ; la question est de lui montrer comment on négocie avec un texte écrit, comment on assume pleinement sa responsabilité de lecteur, comment enfin on peut affirmer son droit d'interprétation tout en respectant la volonté de l'auteur. La question pédagogique posée par la construction du sens est donc au moins autant de l'ordre de l'éthique que de l'ordre de la technique.

De façon quelque peu schématique, disons qu'il y a deux façons de ne pas savoir lire - au-delà, bien sûr, d'une ignorance absolue du code écrit.

La première consiste en une soumission d'une telle servilité à la phrase et au texte que l'on n'en effleure même pas le sens : on leur donne forme sonore, on aligne mots après mots, mais on ne s'appuie pas sur l'écrit pour édifier soi-même une représentation. Englué dans un rapport malhabile avec les mécanismes du code, tous efforts focalisés sur une identification laborieuse des mots, obnubilé par l'alignement des segments successifs, le déchiffreur maladroit n'investit rien de lui même dans sa lecture. Un élève qui n'a pas les moyens d'automatiser ses procédures de décodage se condamne ainsi le plus souvent à un déchiffrage à courte vue ; il subit passivement et douloureusement une loi dont il ne maîtrise ni les enjeux ni les règles.

La seconde façon de ne pas savoir lire est à l'opposé de la première. C'est le cas de ceux qui situent ailleurs que dans le texte lui-même les fondements essentiels de leur compréhension. Ignorant dans une proportion importante les directives données par les phrases et les textes, ils n'en construisent pas véritablement le sens mais tentent de l'inventer en s'appuyant sur la base fragile d'indices très partiellement reconnus. Le texte devient alors un prétexte à imaginer des histoires dont le sens, élaboré à partir de quelques mots glanés au hasard d'un survol, vient largement d'ailleurs. Le plus souvent, cette "lecture" approximative, qui destitue le texte de sa fonction, aboutit à un sens nourri de stéréotypes et de banalités fictionnelles ; ce comportement déviant caractérise une forte majorité des jeunes adultes illettrés.
Apprendre à un élève à se comporter en lecteur responsable ne signifie pas qu'on le condamne à choisir entre servilité passive et irrespect débridé. Un instituteur ne saurait être l'otage de clans qui fondent leur existence et leur légitimité sur une définition partielle (et partiale) de l'acte de lecture. Il doit amener ses élèves à un juste équilibre entre le respect lucide du texte et l'engagement personnel dans la construction du sens. Tout déséquilibre entraîne sa chute : autant une soumission aveugle aux seules conventions du code condamne le lecteur au déchiffrement aride, autant l'ignorance de ces mêmes conventions nie la spécificité du texte et rend l'acte de lecture orphelin de l'auteur.

L'art d'une maîtresse (ou d'un maître) consiste à faire prendre conscience à ses élèves que la lecture n'est ni servile ni irrespectueuse, qu'elle est à la fois contraignante et libératrice, qu'elle impose d'obéir aux injonctions du texte et en même temps propose un investissement personnel et intime. Dès le cours préparatoire et au long de la scolarité, l'école doit tirer parti de toutes les occasions de lecture afin de révéler aux apprentis-lecteurs leurs droits et leurs devoirs : droit d'interprétation et devoir de respect du texte. Complémentairement à une pédagogie qui vise la maîtrise des mécanismes du code écrit, s'impose donc la mise en oeuvre urgente d'une démarche qui inscrira le principe de probité au coeur même du comportement du lecteur.

 

Alain Bentolila  (Informations auteur)