Construction de la signification
L’image qui me vient à l’esprit est celle d’une balance ; imaginons que cette balance me serve à «peser» ma lecture.
Sur le plateau de gauche, je déposerais toute l’obéissance, tout le respect que je dois au texte et à son auteur. Cet homme ou cette femme a sélectionné des mots et pas n’importe lesquels ; il ou elle a choisi de les organiser en phrases selon des structures particulières ; il a décidé d’établir entre ces phrases des relations logiques et chronologiques significatives. Tous ces choix, fondés sur des conventions collectivement acceptées, constituent les directives que l’auteur a promulguées à mon intention dès l’instant où je me suis institué comme son lecteur. A ces directives, je dois infiniment de respect et d’obéissance.
Sur le plateau de droite, viendraient s’entasser mes intimes convictions, mes angoisses cachées, mes espoirs muets, mes expériences accumulées, parfois presque effacées. Tout ce qui fait de moi un être d’une irréductible singularité. Sur ce plateau, s’exercerait donc la pression d’une volonté particulière d’interpréter ce texte comme aucun autre lecteur ne l’interpréterait. Mes indignations ne sont pas celles d’un autre comme ne le sont pas mes enthousiasmes ni mes chagrins ; mes paysages ne ressemblent à aucun autre non plus que mes châteaux ; cette longue femme blonde dont je tombe amoureux au fil des pages n’appartient qu’à moi. Mais si, au fil des pages, c’est bien d’une femme blonde et élancée dont je rêve et non d’une petite brune boulotte, c’est parce que l’auteur a choisi d’utiliser les adjectifs qualificatifs « grande », « blonde » et « mince ». L’auteur tient ainsi la bride haute à mon imagination, il tient en laisse ma liberté de rêve.
Tout déséquilibre pervertit l’acte de lecture. Lorsque le respect dû au texte se change en servilité craintive, au point que la compréhension même devient offense, s’ouvre le risque de ne donner à ce texte qu’une existence sonore en se gardant d’en découvrir ou d’en créer le sens. Mais lorsqu’au contraire, le texte n’est plus qu’un tremplin commode pour une imagination débridée, lorsque sont négligées par désinvolture ou incompétence les directives qu’il impose, on rend alors ce texte orphelin de son auteur ; on en trahit la mémoire ; on efface la trace qu’il a voulu laisser. Il faut d’ailleurs souligner que la grande majorité des jeunes en situation d’illettrisme ont une lecture qui contourne le texte et n’en fait qu’un prétexte à inventer un sens venu d’ailleurs ; ce constat donne à l’illettrisme une tout autre signification que celle qu’il aurait si il s’agissait d’un déchiffrage besogneux, syllabe après syllabe.
|