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L’atelier de lecture romanesque (ALR)
L’ALR doit permettre de surmonter deux obstacles majeurs auxquels se heurte l’enseignement des lettres :
Le premier est d’ordre sociologique. Beaucoup de nos élèves qui ont appris à lire ne disposent pas, en effet, des connaissances linguistiques et extralinguistiques nécessaires pour surmonter les difficultés de compréhension que présentent les premières pages d’un roman. Ils n’ont pu ni ne pourront les acquérir dans leur milieu social. Les déterminations qui les empêchent d’accéder à la culture romanesque sont celles mêmes qui rendraient la fréquentation des livres, pour eux, indispensable. Or, l’ALR rompt cette aporie en proposant un dispositif d’accompagnement dans le parcours de l’œuvre.
Le second obstacle est culturel. Il concerne la quasi-totalité des personnes auxquelles nous nous adressons. Celles-ci répugnent à l’idée d’un loisir qui les couperait du monde. Or, dans nos sociétés post-industrielles, il semble que nous ayons beaucoup de mal à promouvoir la lecture sans prescrire avec elle la solitude et le silence.
La salle de classe est un lieu, sans doute, où se sont perpétuées certaines pratiques de lecture collective, auxquelles nos élèves se livrent volontiers. L’ALR nous incite à libérer ces exercices des contraintes horaires et du carcan disciplinaire qui les entravent :
Il privilégie d’abord la lecture extensive. Lorsque, en 1960, un professeur de lettres consacrait une heure de cours à l’explication d’une page difficile du Candide, il pouvait raisonnablement supposer que la plupart des jeunes gens auxquels il s’adressait avaient lu, pour leur propre compte, quelques centaines de pages de la Comtesse de Ségur, d’Alexandre Dumas, d’Erckmann-Chatrian, de Jules Verne, etc. Le cours était alors conçu pour enrichir et affiner une culture qui avait commencé de se constituer, et qui continuait de le faire, dans le milieu social. Aujourd’hui, ce fonds de lectures personnelles est si peu partagé que le professeur a le sentiment quelquefois de parler dans le vide. L’ALR a pour but de combler cette absence, de grossir la « mémoire de la langue » (J. Roubaud, 1993, pp. 141-142), de fournir des réserves.
La lecture extensive est une quête qui redouble celle dans laquelle l’auteur entraîne son héros. L’ALR regarde le roman comme un dispositif exploratoire, dont le langage fournirait le support. Il en propose, par suite, une approche pluridisciplinaire. Lorsque le jeune Perceval entend puis voit les cinq chevaliers, armés de pied en cap, qui sortent du bois, il croit avoir affaire à des diables ou peut-être des anges. Son ignorance est telle qu’il lui faut s’enquérir du nom et de l’usage des différentes pièces de leur équipement. Le roman est essentiellement initiatique. Il offre au lecteur le spectacle de ce que le personnage perçoit, et qu’il devra déchiffrer, sans d’abord le comprendre. L’aventure de Perceval, inaugurale de notre tradition romanesque, indique que, dans l’espace de la fiction, le héros rencontre l’éblouissante réalité d’un monde sur laquelle les enseignants d’histoire, de géographie et d’arts plastiques auront au moins autant à dire que le professeur de français.
Enfin, l’ALR instaure avec le texte de fiction un rapport d’appropriation active. Non seulement il alterne les moments de lecture à haute voix, sur tous les modes possibles, et les reformulations, mais il favorise les travaux d’illustration (visuelle et sonore), les adaptations théâtrales, chorégraphiques et vidéographiques. Il « sert par ailleurs de support à des activités de production de texte, notamment par le biais du détournement ou du pastiche » (Ministère de l’Éducation nationale, 2002, p. 35). Il atteint son but en minant l’ipséité de l’œuvre.
La lecture solitaire et silencieuse paraît requise pour mieux percevoir la pure singularité du génie d’un auteur dont l’œuvre, dans sa clôture, porterait témoignage. Nous nous souvenons que Flaubert rêvait d’écrire « un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style » (Lettre à Louise Colet, du 16 janvier 1852). L’ALR, au contraire, nous pousse à concevoir le texte comme une inscription transitionnelle, comme le résultat, toujours provisoire, d’un immense atelier d’écriture collective. |
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